La révolution Milon
Rétrospective Publié le 9.10.12 15:04
Il a réussi l’exploit de devenir le premier champion du monde de kata non Japonais de l’histoire. Michael Milon fut l’archange souriant du kata français. Une trajectoire lumineuse qui a marqué à jamais le karaté mondial. Retour sur le parcours d’un génie.
La genèse d’une étoile. Fils d’un père judoka à l’époque, le jeune Michaël, né en 1972 à Tours, découvre à 8 ans le karaté et c’est tout de suite une belle histoire d’amour. C’est par des stages constants que le passionné développe son talent. Le grand entraîneur Alain Auclert, directeur technique de la ligue TBO, se rappelle de lui tout petit. « Sa mère l’amenait au club le mercredi à Châteauroux. Il s’accrochait, il en voulait. Il n’était pas forcément plus doué que les autres, mais plus courageux, ça oui. Et il avait une qualité que très peu possèdent : on lui disait quelque chose et, en cinq minutes, la correction était faite et on pouvait passer à autre chose.» C’est ainsi que le jeune karatéka de Loches s’est forgé une technique remarquable et ouverte sur tous les styles, aussi bien en kumite qu’en kata. À 14 ans, il s’inscrit par hasard à une compétition régionale de kata et l’emporte. Il fera son premier championnat de France en minime (sixième). Il sera finaliste l’année suivante et champion de France cadet pour sa première année. Le règne Milon a commencé.
Un style à imposer. Le jeune champion s’entraîne dans le garage de sa maison avant de monter à Paris pour passer un diplôme de kiné – il sera le plus jeune kiné de France en 1995 - et travailler avec Serge Chouraqui, l’une des « fées » penchées avec intérêt et sympathie sur le berceau de ce petit Prince au large sourire amical et à la grande force de travail. Il emporte tout en juniors, et fait partie de la nouvelle triplette du kata français avec deux camarades à peu près de sa génération, Laurent Riccio et Yves Bardreau. Il est dans l’équipe dès 1990 et les voici déjà troisièmes du continent. L’année suivante, la France est pour la première fois championne d’Europe de kata, elle le restera jusqu’en 1997, date à laquelle Milon participe pour la dernière fois aux championnats d’Europe. Milon le préféré ? Pas tant que cela. Alors que son talent explose – et que les juges internationaux ne s’y trompent pas car il gagne tous les Open où il est engagé - son tempérament, sa vision personnelle peu formatée et instinctive du kata, impatientent l’encadrement de l’époque qui ne se précipite pas pour le mettre en avant. La carrière de l’artiste aurait même pu s’arrêter là. D’autant que, coup du sort, en 1992, juste avant les championnats du monde de Grenade où Laurent Riccio fera 3e en individuels, il chute à moto et se blesse à la cheville laissant, à son corps défendant, l’équipe se débrouiller sans lui. On se passe alors de lui. Encore junior, il ne tire pas en individuels et il a été retiré de l’équipe. Les championnats d’Europe 93 seront gagnés sans lui… Fin de partie ? Ceux qui ont veillé jusque là sur lui montent au créneau et suggèrent, puisqu'il y a deux titulaires possibles, qu’il soit aligné sur la Coupe du Monde 1993 à Francfort. C’est le tournant. Il l’emporte, se révèle comme une évidence. Il ne sera plus jamais contesté.

Des exploits en or et en argent. « Quand il montait sur un tapis, où que ce soit, le silence se faisait. Il dégageait quelque chose d’incroyable. Un charisme fou, mais il a aussi inventé le haut niveau en kata. Sur le plan athlétique, la vitesse, c’était un autre monde », analyse Serge Chouraqui, bien placé pour en parler. En 1994, le voici enfin senior, leader incontesté du kata et champion d’Europe. Le maître espagnol Sainz, triple champion d’Europe, a été laissé sur place par l’étourdissant frenchy dont les tsukis dans les quatre directions du kata Unsu ont été chronométrés à 9/10e de seconde. Et Alain Auclert se souvient : « Quand il m’a demandé avant Kota Kinabalu, si je croyais qu'il pouvait gagner les championnats du monde, je me suis dit qu'il ne doutait de rien celui-là. Et c’était vrai, il ne doutait de rien. Mais si personne n’avait jamais réussi à battre le Japon en kata, sur place, on sentait qu’il pouvait se passer quelque chose ». C’est le Japonais Abe qui fera les frais de la montée en puissance du Français. Il perd cette fois-là et deux ans plus tard encore à Sun City en Afrique du Sud, alors que Michaël Milon a encore gagné entre temps deux championnats d’Europe et une Coupe du Monde. Après ce doublé mondial, en 1997, Milon gagne encore les championnats nationaux et européens, une Coupe du Monde. Mais il est de plus en plus sollicité par ses passions extérieures au karaté et sa grande notoriété. Télé, cinéma… tournage de « Koan », un téléfilm pilote d’une future série, c’est en répétant le spectacle de Bercy qu'il se rompt les ligaments du genou et le tendon rotulien à un mois des championnats d’Europe. Pari fou : opéré en mars, il décide de tout faire pour être aux championnats du monde de Rio en novembre. « Pleurant des larmes de sang », il lâche les béquilles pour s’entraîner. S’il arrive finalement à son meilleur niveau, les arbitres, sentant le champion atteint, lui refusent l’or qu'il est allé chercher avec le dents. Déçu et attiré par d’autres univers, le champion arrête là sa carrière sur ce qui fut peut-être son plus grand exploit.
Le dernier défi. Michael Milon fait désormais beaucoup de choses, mais à chaque fois ses contrats stipulent qu'il pourra privilégier les entraînements de l’équipe de France. Le jeune retraité aime transmettre et ses stages font « salle comble ». C’est avec lui, à dix ans, que le jeune Jonathan Plagnol a découvert sa vocation de futur champion du monde. C’est lui qui choisira de surclasser le cadet Ayoub Neghliz en juniors pour les championnats du monde où il se classe troisième. Mais Munich 2000 se profile… et la flamme du champion renaît. Après deux ans d’arrêt, sans sélection ni compétition préalable – hormis un test match avec Stéphane Mari, alors titulaire en équipe nationale – Michaël Milon part à Munich pour un dernier face-à-face avec son meilleur ennemi, Abe. Devant lui, il y a aussi l’étoile montante, le jeune Italien Valdesi, qui l’admire et lui doit beaucoup sur le plan du style. Mais l’aura de Milon est écrasante et ses adversaires se rendent, non pas sans combattre, mais sans la volonté acharnée de vaincre. Le quitte ou double dos au mur du Français les a vaincus. Trois fois champion du monde. Cette fois, Michaël raccroche. Définitivement, hélas. Alors qu'il avait pris en main la destinée de l’équipe féminine de kata, où les sœurs Buil venaient d’arriver, il meurt tragiquement le 13 mars 2002.
Sa révolution, le « style Milon », a profondément bouleversé le karaté du monde entier.
E. Charlot /K.Éditions